De nos jours, à vue donnée, on doit avoir plus de chances de croiser un gagnant du Lotto 6/49 dans la rue qu’un jeune dans la vingtaine qui se destine à la prêtrise. Alors quand on en voit un qui, de surcroît, s’apprête à se rendre en Allemagne pour apprendre à célébrer la messe en latin auprès de l’ultraconservatrice Fraternité sacerdotale Saint-Pierre, alors… Alors autant acheter un billet.
Et pourtant, Jacques Breton, 22 ans, de Lac Mégantic, s’apprête à partir.
Depuis un an ou deux, de plus en plus de gens font des pressions sur les évêchés du Québec pour le retour de la messe (traditionnelle) en latin. Ils on eu gain de cause par endroits, mais leur mouvement reste marginal et certains évêques, comme celui de Saguenay, s’y opposent. Le Soleil a donc rencontré M. Breton dans Limoilou, après une cérémonie en latin justement, avec une seule question en tête : dans une société aussi laïque et aussi peu pratiquante que le Québec, comment est-ce que l’on en arrive là ?
D’un air gêné, presque contrit, l’aspirant prêtre parle la tête baissée et d’une voix minuscule, un tout petit filet qui s’enfuit vers le sol. « Je viens d’une très grande famille, très pratiquante, qui a toujours lutté pour la messe tridentine (le rite latin, ndlr). Mon grand-père a eu vingt enfants, et ses enfants à lui ont continué à avoir de grandes familles. Je dirais que 80% sont encore pratiquants et la plupart vont à la messe tridentine, à Notre-Dame des Bois. »
Voilà un début de réponse. Mais d’emblée, pour expliquer ses choix de vie inusités, M. Breton parle plus volontiers d ‘»aider les gens », de « vivre l’amour du don de soi » et de ce « quelque chose qui manque dans une société où la place de Dieu diminue ».
Alors s’il s’agit d’aider son prochain, pourquoi pas le faire dans la langue qu’il comprend ? « Je trouve que la messe nouvelle est faite un peu comme une réunion. Les gens se regroupent autour d’une table, c’est plus fraternel, il y a un côté plus humain. Tandis que le rite tridentin, je le vois plus comme un rite où on se centre vers Dieu « … » Il y a plus de sens du sacré, de sens du respect, de recueillement. »
Quête d’orthodoxie
Il y a donc une part de missionnaire chez lui, et un petit côté mystique, mais aussi une bonne dose d’orthodoxie. S’il se rend en Allemagne, dit-il, c’est pour s’instruire auprès de la Fraternité Saint-Pierre (FSSP), organisation fondée en 1988 pour accueillir les anciens partisans de l’Archevêque Marcel Lefebvre, un ultraconservateur qui acceptait mal les réformes modernes du Concile Vatican II -qui a accouché de la « nouvelle » messe. Mgr Lefebvre fût excommunié pour avoir ordonné des prêtres sans l’aval de Rome.
L’abbé Guillaume Loddé, qui donne la messe tridentine à l’église Saint-François-d’Assise dans Limoilou, est issu de la FSSP. Mais M. Breton ne croit pas que ce conservatisme fera fuir les fidèles, même au Québec, société connue pour ses positions libérales en matière d’avortement et de mariage gai. « Ce n’est pas toute la société qui est en faveur des mariages homosexuels. Ce sont les médias qui présentent (le Québec) comme si tout le monde avait accepté ça. »
Auprès de la FSSP, M. Breton cherche un enseignement rigoureusement orthodoxe, exempt d’un certain relativisme qu’il décèle chez beaucoup de prêtres québécois et qui lui déplaît manifestement – il y est revenu plusieurs fois au cours de l’entrevue.
« Sur certains aspects, il y a plusieurs façons de vivre sa foi. Il y en a qui vont se centrer sur le spirituel, d’autres sur vivre en acte, comme la charité. C’est très correct, en autant que cela te rapproche de Dieu. Mais de là à dire : « à chacun ses valeurs, sa vision, ses manières de faire », je trouve qu’il n’y a plus de vérité là-dedans. Et il n’y a qu’une seule vérité, il ne faut pas le cacher. »
Source : Le Soleil, Québec, samedi le 27 septembre 2008, par Jean-François Cliche,
